
Jonzac, sous-préfecture de Charentes Maritimes, au siècle dernier où l’on payait la vodka caramel en francs. Dans le rade du coin, le Canotier, tous les jeudis, tous les samedis, le karaoké. Alors tous les jeunes et les moins jeunes radinent et oublient leur petite vie en se bourrant la gueule. Ceux du coin, ceux qui travaillent, les oisifs, les « Voyageurs », les gitans. Virgile, le gros bras, est là pour veiller à tout et surtout, permettre aux gens qui ont le pouvoir de le garder. Un soir, pour une bouteille de trop, pour quelques mots, pour un regard, une bagarre d’anthologie explose, laissant des blessés et des corps sans vie. Morts pour rien. Mais non, la haine était là.
Parti d’ un fait divers réel, Yvan Robin en a tiré un court roman écrit comme l’on filme une scène. Unité de temps, de lieu, une fois les personnages campés, la caméra peut démarrer et chacun des protagonistes va tour à tour être éclairé par l’œil de l’auteur, un projecteur qui permet de voir chaque geste, mais aussi chaque pensée. Un ballet, on pense au film West Side Story,le destin qui va orchestrer cette danse de mort sanglante, inéluctable dès les premières minutes du récit, Johnny Hallyday, Allumer le feu…
Cette narration donne une distance aux scènes les plus violentes, les battes de base-ball, les matraques télescopiques qui cognent et font saigner. Mais la vraie violence est ailleurs, dans le racisme que l’on sent entre les gitans et les jonzacais. Entre les nantis et les plus humbles, entre ceux qui rêvent et ceux qui crèvent. L’écrivain dissèque cette bagarre restée célèbre dans le patelin, et tout en respectant chacun des témoignages qu’il a recueillis, il retranscrit un récit universel, un drame antique où chacun tient son rôle, le coryphée tenant son rôle de témoins à merveille, un verre de surfer (vodka tonic) ou de bière à la main…
Bagarre, Yvan Robin, Polaroïd, Editions In8, 2025.
