
Jean Christophe Tixier écrit aussi bien pour les adolescents que pour les adultes. En l’occurrence, ses sujets d’exploration sont vastes et toujours passionnants : rappelons cette maison d’éducation surveillée cévenole dans Les mal-aimés, puis le destin de trois générations de femmes en Aveyron dans Effacer les hommes, enfin, une ligne mystérieuse qui vient partager en deux un petit village d’un trou perdu en y bousculant les habitudes séculaires et les secrets non moins ancestraux (La Ligne). Ici, point de ruralité, mais une petite vie minuscule ; celle de Sylvie, fonctionnaire modèle, sans espoir d’accéder à la catégorie A, qui donne de son temps dans une association paroissiale. Vous, moi…
Et si votre frère, surendetté, vous appelait à l’aide ? Si la solution se trouvait à votre travail à portée de main et d’ordinateur, choisiriez-vous de ne pas l’aider en restant dans la légalité ou franchiriez-vous la ligne ?
Pas besoin d’en dire plus, à part, peut-être, qu’avec l’abîme vertigineux qui s’ouvre devant l’héroïne de cette histoire, qui devient actrice de sa vie, l’auteur aborde avec sa délicatesse habituelle des questions essentielles. En premier lieu, l’exercice du libre arbitre pour Sylvie, l’apprentissage d’une tentative de liberté après des années d’existence grise, après la mort de son aimé et, le déclencheur, la mort de son père qu’elle avait accueilli chez elle. Sylvie a, de tout temps, « une haute idée du service public et de ses valeurs : continuité, engagement, intégrité, légalité, loyauté, neutralité, respect. ». Mots parfais malmenés : respect ? les fonctionnaires qui aidèrent les nazis pendant la rafle du Vel d’hiv. Loyauté, intégrité, ceux qui enferment des migrants dans des centres de rétention, ceux ou celles qui, d’une signature électronique, renvoient un mineur dormir dans la rue ?
Si ces questions ne sont jamais abordées dans ce roman qui se concentre sur l’existence de cette employée modèle basculant tranquillement dans l’illégalité pour y trouver les couleurs qui manquent à sa vie, elles peuvent néanmoins surgir au détour d’une page. Même si le lecteur peut juste se régaler des tours et détours que Jean-Christophe Tixier, avec beaucoup de malice, invente pour faire plonger une femme si discrète dans le darkweb, la falsification de documents et pire, afin, juste, de « reprendre le contrôle de sa vie ».
